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Corinne, infirmière, témoigne et nous dit

Infirmière depuis bientôt 30 ans dans ton hôpital, tu te rappelles.
tu te rappelles comment c’était AVANT.
Avant, quand il y avait une maternité à Riom, une réa et un bloc à Ambert, une enveloppe globale de l’ARH avec ses limites aussi d’ailleurs, et du TEMPS.
On parlait pas de T2A, on parlait pas de GHT, on parlait de nos patients.
Le pouvoir médical était énorme, chacun se souvient des « grands patrons » qui faisaient la pluie et le beau temps dans leur services. Le pouvoir administratif était mineur voire absent et c’était pas forcément mieux de ce point de vue.

L’hospitalisation est une séquence de la vie désocialisante :
– privation du décor habituel, le « chez soi personnalisé » pour une chambre sans relief et qui a vu passer des milliers de corps
– couché de principe: pas debout , pas la place sociale verticale de tout humain bipède
– un partage de l’intimité H24 pour les chambres doubles, dans CHACUN des moments de la vie .
– pas de vêtements civils , là encore l’identité se perd, rattrapée par un pauvre bracelet de plastique pour ne pas s’oublier puisqu’on est devenu le même que tous les autres patients d’un pont de vue de l’architecture, du linge, de la préparation .
– à la « merci » des équipes … à l’hôpital nous sommes tous habillés pareil ,en bloc on ne voit que nos yeux qui, de fait, doivent pouvoir être les fenêtres des émotions entendues dans les mots prononcés.
– et enfin, à l’hôpital donc ne produisant aucun travail, ni rémunéré, ni associatif …
Tout cela oblige les soignants que nous sommes à percevoir les choses avec acuité. Parce que tout cela, justement nous devons, humainement, être en capacité d’atténuer cette fracture de vie, pour quelques jours, quelques semaines, des mois. Encore faut-il que le système nous le permette.

Et puis un jour, la loi Bachelot . Je me souviens, j’aimais pas, et de frisson de malaise qui m’avait parcouru l’échine dans ma salle de bloc, je m’en souviens encore.
Tout le monde m’a dit « meuhnan, t’inquiète !! » ou  » de toute façon que veux-tu qu’on y fasse ? »
A l’ IFSI on nous enseigne la globalité des soins sans y mettre d’échelle de valeurs: c’est l’ensemble de ces soins qui constitue la prise en charge thérapeutique dévolue aux paramédicaux. Le soin de la tête, de l’esprit, du moral, de l’espace social, s’insère dans la prise en charge thérapeutique au même titre que les soins techniques.
Et puis la T2A est arrivée, et elle a choisi. Elle a choisi ce qui fait valeur, et ce qui ne fait pas valeur, là où nous, soignants, savons que le plus intime des soins, le plus complexe de tous, la toilette, est infiniment plus difficile que n’importe quelle pose de cathé invasif quand on en a compris la portée sociale. Ce qui fait valeur, ce sont les soins techniques, souvent invasifs, ceux qui font qu’on perce, sonde, perfuse, opère, incise, … mais pas les soins dits « de base ». Qui pourtant peut affirmer qu’un soin « de base » n’a pas la même valeur qu’un soin technique ? Le mot d’ordre est « vite ». Tout VITE. Ne jamais avoir le temps de s’asseoir, de parler, de la maladie, de la mort, de la peur, des questions. Comment alors se sentir un bon soignant quand on se sent maltraitant et détestable?

Le soignant prend dans la figure, chaque jour de sa vie travaillée, la maladie, le fracas des vies et des familles, l’injustice de l’accident, du pronostic. Il partage les très grandes joies lorsque la guérison survient, devant faire face dans l’heure qui suit à un nouveau drame, de nouvelles angoisses, sans jamais devoir s’autoriser à juger. J’en parle avec une grande tendresse parce que je sais à quel point l’épuisement conduit à l’auto-protection, qui elle-même mène à la négligence ou à la maltraitance. Nous n’avons même plus, parfois, le temps d’en parler en équipe … nous restons seuls face à notre malaise, notre détestation parfois pour un mot mal choisi, conséquence de la fatigue.
Nos métiers sont par nature corrélés à des horaires décalés, les We, les fériés, les astreintes, les nuits … c’est un contrat tacite. Lorsqu’à ces horaires décalés s’ajoutent les rappels sur congés, les annulations de vacances, de repos, les soirs-matins entrecoupés de quelques heures de sommeil, une charge émotionnelle très forte, le tout pesant sur la vie familiale et sociale, fragilisant les couples et empêchant les rôles parentaux de se faire … ce n’est pas tenable.

La toilette est un soin complexe si ce n’est LE plus complexe: il touche au plus intime de l’intimité, produit par d’autres mains des gestes accomplis en principe seul et sans public, loin des regards, de l’exposition. La toilette et la question des excreta sont les 2 gestes fondamentaux de l’autonomie et de la position sociale. Etre lavé met à rude épreuve tous ces fondamentaux pour devoir accepté d’être privé de cet instant à soi, exposé dans sa nudité.
Nous posons nos mains sur la peau des gens qui sont nos égaux, nous franchissons l’espace social qui fait que, lorsqu’on n’est pas des intimes, on ne se touche que selon des codes organisés : transformer l’intrusion en acceptation demande une approche progressive et un infini respect.
Moment doux, rassurant, où l’intention de bien-être doit impérativement dépasser la violence de la dépendance pour être accepté par le soignant comme par le soigné. Moment précieux, réparateur de tous les autres soins techniques…
Le soignant doit pouvoir briser les tabous , dépasser les codes sociaux, son propre rapport au corps, à la sexualisation, à la menace de la dépendance, au vieillissement, à la projection vers sa propre vie.

Alors le temps pour ces soins si fondamentaux, ceux qui prennent soin du corps et de la tête, ceux qui rendent la position sociale du patient ou y participent, ont été amputés du temps nécessaire pour le faire. 1 douche par semaine par ici, 8min pour une toilette complète là, des patients laissés sur les sanitaires un temps infini dans une position humiliante … comment pouvons-nous continuer à nous dire soignant lorsqu’on ne nous laisse plus que le temps de faire MAL ?

Mon expérience de bloc est du même ton: lorsqu’une patiente me disait « j’ai peur » et qu’on ne me laissait jamais le temps de lui demander DE QUOI elle avait peur pour poser son sujet et éviter qu’elle s’endorme en panique (et ne consomme beaucoup plus de drogues, au passage !) … impossibilité de parler, vite vite on endort, vite vite … où est l’écoute ? où est le soin?
Lorsque je n’avais pas le temps de poser les quelques mots que je connaissais, ceux qui prenaient 2 minutes lorsqu’on maitrise son exercice, pour qu’une jeune patiente , une mère, une non-mère, un pas-encore-mère qui venait pour une IVG puisse traverser ce moment et pas le reprendre dans la gueule lors d’une prochaine grossesse, où est le soin ?
J’ajoute que l’épuisement mène à la peur de l’erreur, voire de l’erreur grave et faisant que, de soignant fier de sa fonction, on en arrive à se percevoir comme un potentiel criminel. Insupportable.

Les soignants ne sont pas hermétiques à la gestion raisonnée de la dépense publique. Mais la loi Bachelot les a bâillonnés de toute expression, les réduisant à être des exécutants comptables là où ils ambitionnaient d’être des soignants humains. Or la gestion « qualité » qui exige toujours plus de traçabilité, de qualifications des dispositifs médicaux, d’indicateurs, exerce un effet de ciseaux qui aggrave l’ensemble alors même que la pertinence de l’existence de la « qualité gestion des risques » est perçue comme légitime. Je conclus enfin que lorsqu’on n’a plus que le temps de courir sans même prendre un temps de pause, on n’a pas non plus de temps pour les nouvelles procédures, qu’on ignore du coup et qu’on ne met pas en application.

Il y a 4 mois, j’entendais Alfred Spira sur la scène du Mans, le jour où le M1717 devenait Génération-s. Ce jour là, j’entendais ENFIN ce que j’attendais depuis des années, ce que j’avais expliqué sur tous les tons dans mon ancien parti, sans jamais être entendue… ce jour-là je sentais un nouveau souffle possible pour mon hôpital en apnée. Extraordinaire espoir !! J’ai contacté Alfred et ce fut le début de cette formidable collaboration au sein d’un groupe multidisciplinaire , à Clermont comme à Paris.
Hier soir, nous avons tous ensemble posé le diagnostic tragique de cet hôpital au pronostic vital engagé.
Hier soir, nous avons dit que oui, cette question est bien POLITIQUE après des années de confiscation .
Nous avons probablement fait le plus dur, le plus douloureux. Mais à présent la phase programmatique de reconstruction , de réparation s’amorce et je suis heureuse, honorée d’y participer aux côtés de Benoit Hamon, Guillaume Balas, Alfred Spira, Caroline Salieri, Hakim Becheur, Dominique Bertinotti, Michel Pouzol, André Grimaldi ( respect infini …) , Philippe Levy, et d’autres …
Hier j’ai pu porter cette parole de soignants, un immense merci à ceux qui m’ont offert cet espace. Je suis repartie touchée, très émue des témoignages qui me sont parvenus depuis , plus déterminée que jamais.

Maintenant le combat est celui de tous: TOUS les citoyens doivent prendre conscience de l’urgence à défendre aux côtés des professionnels LEUR hôpital public.
Parce que dans « public » il y a « irremplaçable ».

( un merci tout particulier à mes petites fées restées ici , ou à mes côtés là-bas .. elles n’ont jamais failli dans leur confiance et elles se reconnaitront. MERCI )

Publié le 30/03/2018 par Claudine Tixier

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