« C’était mieux avant »…en prenant de l’âge, on a tendance à le penser et à le dire, quitte à passer pour un radoteur.
C’est normal, humain, il est difficile d’accepter les stigmates du temps et on donnerait cher pour revenir en arrière, à l’époque bénie où on avait un boulevard de vie devant soi. De plus, souvent, on a tendance à ne retenir que les bons moments de notre jeunesse, les moments endiablés, les câlins dans les bras de sa grand-mère, les rigolades entre frère et sœur, les fêtes familiales. Oubliées les remontrances, les punitions, les leçons de morale, les épinards, le temps suspendu sur les bancs de l’école, la chambre glacée au petit matin. Alors oui, on va dire que c’était mieux avant.
Mais, force est de reconnaître que les progrès technologiques nous ont grandement facilité la vie. La multiplication des modes de communication nous a ouvert au monde et aux autres, nos tâches quotidiennes sont plus aisées grâce aux centaines d’ustensiles high tech à notre disposition et nous avons donc plus de temps de loisir. Pouvoir communiquer avec des personnes éloignées géographiquement est merveilleux, agrandir son panel d’amis est revigorant. Voir le robot tondre la pelouse allongé béatement sur un transat est une belle jouissance, admirer la dextérité de sa voiture qui fait son créneau toute seule est d’un soulagement sans nom. Et combien d’exemples qui prouvent que l’homme sait se donner les moyens de se faciliter la vie. Bientôt nos voitures nous emmèneront à destination où nous le souhaitons sans que nous n’ayons à toucher le volant, formidable !
Pourtant, c’était bien mieux avant. Pourquoi ?
Parce que, grâce ou plutôt à cause de cette communication qui a envahi notre vie, nos cerveaux sont pollués en permanence par LE MESSAGE.
Quel message ? telle une perfusion au goutte à goutte, ON nous instille, insidieusement ou directement ce qui, l’air de rien, nous habite en permanence : la CULPABILISATION. Je dis ON pour vous laisser le loisir de mettre qui vous voulez derrière ce ON.
Et donc, on est trop gros, parfois trop maigre, on mange trop gras, trop sucré, trop salé. On boit trop, on fume, on tire même sur un chichon s’il nous prend une nostalgie des années hippies. On conduit mal, trop vite, on ne fait pas assez de pauses sur un long trajet. On ne lit pas assez, on ne dort pas assez non plus, bien sûr, on ne travaille pas assez ou mal, on profite trop des largesses de l’état providence. On s’occupe mal de nos enfants, on regarde trop la télé, les écrans, on écoute de la musique trop fort. On chauffe trop la maison, on gaspille. On ne fait pas assez de sport, trop de fêtes. Et ainsi de suite…tous les jours, et même toutes les heures, nous avons droit à notre leçon de morale. Le sempiternel « à consommer avec modération » dès que quelqu’un parle d’alcool dans les médias me donne toujours l’impression d’être prise pour une débile. Et nous passons notre temps à nous demander si ce que nous faisons est bien, dans la norme.
Voilà, le mot est lâché : la NORME ! faire de nous des robots obéissants et lisses, Big Brother est là.
Obéissant veut dire consommateur qui ne réfléchit pas et surtout qui coûte le moins cher possible. C’est le nerf de la guerre, ON est bien obligé d’admettre que, maintenant que le mal de notre naissance est fait, on a le droit de vivre mais alors en rasant les murs. Pas question de sortir de cette norme, pas question de s’évader du troupeau. Et gare à nous si nous faisons un écart de conduite, la répression réagira au quart de tour. Et nous, pauvres moutons normalisés, nous courberons le dos de culpabilité. ON nous pousse à consommer en permanence mais gare à nous si nous réclamons assistance. Et tous ceux qui sortent de cette norme seront immédiatement mis au ban de la société, sans pitié avec un bon gros paquet de mauvaise conscience à porter sur son dos. Et ne pensez pas pouvoir passer entre les gouttes, Big Brother is watching you !
Et plus le temps passe, plus le poids de la culpabilité nous écrase. Big Brother n’est pas content, il reste des profiteurs qu’il faut remettre dans le rang à tout prix. et vous, qui faites des excès, vous coûtez trop cher à la société, « mais c’est pour votre bien qu’ON vous dit ça », justifie t’ON.
Peu importe si ON fait partie de la corporation des cordonniers les plus mal chaussés, peu importe si, par exemple, le médecin du travail, du haut de ses 100 kilos, vous fait des remontrances parce que vous avez grossi de 3 kilos entre deux visites. Peu importe si, au Cercle politico médiatico businnessco, on boit trop, on fume trop, on ne crache pas sur la coke et on roule trop vite dans son bolide gaspilleur d’énergie pour y accéder ! Big Brother a tous les droits lui !!
Alors que faire ? la désobéissance ? l’anarchie ? la révolution ? oui à condition de savoir ce qu’on y mettra derrière.
En attendant le grand jour, peut être peut on cesser de culpabiliser, ne plus écouter les donneurs de leçons. Nous sommes assez intelligents pour comprendre ce qu’est la vie en commun et que la liberté induit de tenir compte de celle des autres. Fixons nos propres règles, elles seront, si ça se trouve, encore plus drastiques que celles de ON, mais au moins, ce seront les nôtres, lues et approuvées.
LIBERTAD ! et comme dit le chanteur qui ne paye pas ses impôts « vous n’aurez pas ma liberté de penser ».
