Je suis socialiste, je suis anarchiste, parce que tout en moi s’est construit sur un sens de la justice qui refuse les rois, qui ne retient que le droit des femmes et des hommes à vivre libres et égaux en droits.
Nous sommes aujourd’hui à quelques jours de dates qui marquent le calendrier de ma mémoire à plus d’un titre.
Il y a le premier mai, dont tout un chacun sait que c’est le jour de repos consacré, pour les gens qui travaillent, à se retrouver dans la fête des succès de leurs luttes pour que la société respecte un minimum d’humanité.
C’est aussi et surtout la date anniversaire des combats, de ceux de Chicago, et plus tard ceux de Fourmies, à quelques années d’intervalle qui eurent leurs lots de morts et de blessés, pour obtenir des journées de travail de huit heures.
Il y a le 10 mai, déjà lointain, et pourtant je me souviens de cette deuxième journée endimanchée, d’un scrutin, en astreinte rue Olivier de Serres, où je contribuais à assurer la maintenance des terminaux qui crépitaient pour entrevoir ce qui allait à vingt heures être annoncé. Je me souviens des résultats sortis des urnes qui arrivaient et laissaient assurément comprendre l’issue d’une présidentielle dès la fin de la matinée.
Espoir pendant toute la journée, affairé par moment à retaper un terminal, à aider un opérateur, et l’après-midi passant, les esprits s’échauffaient, les initiés téléphonaient à tout va pour faire savoir les résultats … 20 heures, apparaît sur l’écran des télés le vainqueur. François Mitterrand.
J’ai choisi d’être socialiste quelques années plus tôt. Avant j’étais déjà de gauche mais plus confusément. Ma gauche remonte à l’enfance. Etre de gauche quand j’étais enfant, c’était vouloir simplement que personne n’ait faim, froid, ou ne se retrouve abandonné.
Je suis devenu socialiste à l’adolescence. Pour avoir compris que la société doit être organisée avant que ses membres ne puissent vraiment se libérer de toutes les contraintes et asservissements. L’anarchisme pour moi est la consécration des libertés sans contrainte pour des citoyens civilisés. Ce sera pour après.
Il y a un 10 mai aussi, qui plus récemment, est venu s’ajouter à la longue liste des choses qui peuplent ma mémoire.
On a instauré au 10 mai la mémoire de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions. C’est une cause qui est mienne, nul ne peut être asservi par les autres. Le 10 mai est un jour qui pour moi, chaque année me rapproche d’un personnage tellement bafoué et pourtant. Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie, dit le général Dumas, n’a pas seulement contribué au succès de la Révolution française de 1789, bien plus qu’un simple officier supérieur il a porté partout où on l’envoyait l’esprit de la Révolution. Enfant métis issu de la noblesse et né esclave, le Général Dumas a aussi été un des rares hauts personnages à tenir tête à Bonaparte sur plusieurs sujets.
Ce qui lui a valu de finir ses jours misérablement au regard de ce qu’il a donné à son pays. Disgracié pour ses divergences de vue avec le Général, Consul, devenu Empereur ! Et surtout parce qu’il n’était que « mulâtre ». Pourtant quel personnage, et quel père, qui a donné un fils et un petit fils devenus tous deux tellement célèbres, portant haut le verbe et le vocabulaire de France.
Le 10 mai est aussi, en 1968 la date de la nuit des barricades. La colère grondait déjà, couvait. Ce soir là, la marmite a débordé, on dépavait les rues et face à une repression policière mal ajustée, les étudiants rallièrent à eux les ouvriers.
La vague de grèves commença le 14 mai.
Mai, joli mois de mai, objet de tant de poésies et qui n’est jamais tout à fait tranquille.
Je n’avais pas huit ans quand est monté le vent, quand est venu le temps de la révolte.
Je me souviens de mon papy, le plus souvent bien débonnaire, qui avait des soucis à aimer son métier en ces temps perturbés.
On nous disait pas trop ce qui se passait, nous n’étions pas grands, mais on entendait que ça manifestait, que les gens se battaient, qu’il y avait des blessés. C’était un peu abstrait dans le petit confort qui était le notre. Et papy qui rentrait soucieux, fermé. Lui qui avait intégré la gendarmerie pour avoir un métier utile, pour protéger les gens.
On nous disait pas trop la pression à l’usine, ou papa travaillait. Chez les bibs à Clermont, les « rouges » … faisaient dire des heurk aux « patrons », bien cathos. Papa n’était pas politisé, il ne l’a jamais été, même après. Responsable du labo de chimie, avec une petite équipe, la mission de « confiance » imposée du moment avait été d’interdire la grève.
Mai 68, le flot des colères et des aspirations d’un peuple emportait dans la rue la foule, et ses collègues avec. Il n’a pas du avoir plus de cinq minutes pour comprendre qu’on exigeait qu’il parte lorsqu’il fut convoqué, pour la grève des autres.
Petite famille pas trop fragile, semée dans le flot des soucis, pendant des mois à ne pas retrouver ce confort modéré mais bien suffisant qui pouvait assurer la sérénité. Ma famille, une fois encore trimballée, pour arriver finalement des mois plus tard jusqu’en région parisienne où j’ai fini de grandir.
Et plus aucune peur de la grandeur des autres. Ceux qui ont un pouvoir d’opprimer et qui en usent ne méritent que le fil des mots aiguisés que je leur inflige pour sentence.
Mai 68, mon mai 68 fut sans doute, sans en détailler tous les tons, la fin de bien des illusions, mais il en restera toujours que la lutte n’est pas vaine, pourvu qu’on accepte d’en payer le prix, que la liberté, ne fut-elle que celle des autres ne peut pas être confisquée.
Il en restera toujours que la paix est éphémère, mais qu’elle revient toujours après la colère. Et que la colère ne dure jamais quand les ventres sont pleins. Il en reste ce doux-amer que rien n’est assez grand pour faire taire un peuple qui ne veut plus entendre de faux-semblants.
D’autres mois de mai sont passés, et d’année en année j’ai ajouté à la collection de ces images qu’on range soigneusement dans un coin de mémoire d’autres moment d’espoir, de paix, de lutte, de rage, de guerre aussi.
Mais mois de mai, celui de soixante-huit, je n’étais pas bien grand regardant tous ces gens qui amoncellaient toutes sortes de choses dans les rues de Clermont. Barricades.
Mais moi de mai comme tu me manques pour ne pas avoir assez affirmé les talents de ta génération montante à exalter la liberté.
