Mai 68 pour une petite provinciale : bref mais intense
J’ai 14 ans bientôt, j’habite dans une petite ville de province célèbre pour ses tapisseries. Je suis plutôt bonne élève, sage, obéissante, assez garçon manqué car j’ai un frère aîné qui m’entraîne souvent dans ses jeux de garçons et j’aime ça.
Nous habitons dans un logement de fonction, ma mère est institutrice et mon père, ancien prof, a bifurqué vers l’orientation scolaire et professionnelle. Nous vivons donc dans l’école primaire qui jouxte mon lycée, escalader le mur qui les sépare pour aller en cours ne me fait pas peur et m’évite de faire le tour pour rentrer par l’entrée principale.
J’ai 14 ans bientôt et nous sommes en mai 68, dans quelques jours je vais devenir d’un coup une adulte.
Ce matin, nous n’avons pas classe, les profs débutent une grève qui va durer durer….alors mes copains et moi nous nous ennuyons. Nous faisons un tour de ville, nous jouons au ping pong et nous regardons la télévision. Celle-ci commence à nous montrer des manifestations à la Sorbonne, impressionnantes, massives, inquiétantes.
Ici, tout est calme, la fièvre n’a pas atteint ma petite ville, on voit juste les gosses traîner dans les rues. Alors, mes copains et moi, décidons de mettre un peu d’animation et de réveiller cette ville endormie. Nous sommes presque tous enfants d’instits, donc notre première cible sera l’école.
Et l’imagination est au rendez vous ! D’abord égayer les couloirs de l’école qui sont si monotones. Nous voilà à l’œuvre pour fabriquer des drapeaux rouges, noirs, pour faire des affiches bourrées de slogans, pimentés de fautes d’orthographe : « Ce n’est qu’un début, continuons le comba ! », « Faite l’amour pas la guerre ! », « Il est interdi d’interdire ! » . Au soir, nous installerons nos œuvres un peu partout et l’inspecteur d’éducation qui a son bureau dans l’école et qui ne fait pas grève fera une crise d’apoplexie en arrivant au travail.
Mes amis, qui sont un peu plus âgés que moi, sont aussi plus impliqués que moi, qui, à l’époque est très surveillée par des parents attentifs. Aussi, je n’assiste pas à toutes leurs « turpitudes » et ne les découvre qu’après coup. Mais je m’amuse beaucoup !
Mes parents sont grévistes, et de leur province suivent les événements à la télévision, souvent indignés, parfois apeurés.
Nous sommes devenus des vrais rebelles. On ne sait pas bien pourquoi mais on est rebelle.
Nous, on s’amuse comme des fous, à la télévision les politiques s’énervent, les ouvriers et les étudiants cassent du pavé, Paris est un chaos total.
Ici, tout est calme et le restera durant les événements.
Et puis un jour, nous allons visiter mes grands parents et pour cela, il nous faut passer par la capitale auvergnate. Et là, j’ai compris qu’il se passait vraiment quelque chose en dehors de la télévision. Notre voiture est bloquée sur un boulevard, une foule dense défile, nous ne pouvons plus avancer. Quelques badauds regardent la manifestation, plantés sur le trottoir. Un mur de CRS bardés de boucliers attendent les manifestants de pied ferme. Ma mère a peur, nous sommes très près.
Soudain, un car de CRS s’arrête juste à côté de nous. Ils descendent, ils sont au moins vingt. Nous ne savons plus quoi faire. Et, devant nous, ils foncent sur les badauds, les matraquent, les jettent par terre, les tabassent et les embarquent dans un « panier à salade ». Cela a duré une demi heure peut être, une éternité pour moi, il y a du sang sur le trottoir. On nous laisse repartir par une petite rue adjacente, mes parents sont blancs comme un linge. Le silence s’installe dans la voiture.
Ce jour là, je suis devenue adulte et plus rebelle que jamais.
